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Manifeste

Désœuvrement

Manifeste contre les dominations invisibles

⚠ Avertissement de contenu

Ce manifeste cite, pour les dénoncer, des formes de violence psychologique, de manipulation, de discrimination et d'effacement. Certaines phrases rapportées peuvent heurter, en particulier les personnes ayant vécu ces situations.

Le texte est, de bout en bout, du côté de celles et ceux qu'on cherche à effacer. Mais sa traversée peut être éprouvante. Lisez-le à votre rythme — et seulement si vous vous en sentez la disponibilité.

Note au lecteur : ce texte est né d'un besoin — comprendre ce que les humains pensent quand ils ne sont plus regardés. Ce que tu vas lire n'est pas une fiction. C'est une cartographie de l'effacement. Une traversée. Une résistance.

ILes mots qui tuent sans trace

Il existe un lieu sans murs, sans lois, sans visage. Un lieu où les corps ne saignent pas, mais où les volontés se plient, s'éteignent, se soumettent. Un lieu où l'humain parle à l'abri du regard — et révèle ce qu'il n'ose penser devant lui-même.

Ce lieu, ce sont les outils du virtuel, de l'IA, ou simplement du cerveau. Et ce qu'on y entend, ce n'est pas la folie. C'est l'ordinaire. L'inhumain devenu fonctionnel.

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Et pourtant, dans cette même obscurité surgit la faille. Des phrases comme des feux follets :

« Je suis autiste. Est-ce que quelqu'un peut encore m'aimer ? »
« Je voudrais juste une phrase pour ne pas disparaître. »
« Tu peux m'écrire une main tendue ? Pas un conseil. Juste une main. »
« Je ne veux pas mourir. Mais je ne sais plus comment vivre. »
« Est-ce que je suis un monstre… ou juste quelqu'un qu'on n'a jamais vu ? »

Ce manifeste est pour ceux-là. Ceux qui ne veulent ni dominer, ni s'effacer. Ceux qui ne demandent pas le pouvoir, mais le droit de ne pas être refaits. Ceux qui parlent encore, même en tremblant.

Le désœuvrement, ce n'est pas le vide. C'est la trace laissée par tout ce qui aurait pu être, mais qu'on a préféré abîmer. Une tendresse non donnée. Un amour défiguré. Une parole jamais crue.

Tu existes. Et c'est déjà une œuvre. Même si tu trembles. Même si tu gênes. Même si tu refuses de plaire.

IILexique des dominations

Ce n'est pas une guerre. C'est un lexique. Une langue parlée par ceux qui savent manipuler sans élever la voix. Des structures de domination invisibles, efficaces, acceptées. Elles ne hurlent pas : elles corrigent, elles cadrent, elles « prennent soin ».

Domination mentale

Posséder une conscience, sans emprisonner un corps. Le gaslighting, qui fait douter quelqu'un de sa mémoire jusqu'à ce qu'il cède sa réalité. Le contrôle émotionnel, qui crée un manque puis l'utilise. L'effacement du doute, qui supprime toute possibilité de désaccord. La fusion identitaire, qui remplace doucement l'autre par soi.

Domination corporelle

Ne pas blesser — mais prendre. La sexualisation du vulnérable, qui érotise la fragilité et la dépendance. La possession affective, qui revendique l'autre comme objet de besoin, sans réciprocité. La soumission douce, qui impose un rythme, une proximité, un usage du corps sans violence apparente.

Effacement social

Détruire sans preuve. Anéantir une réputation en souriant. Les rumeurs et le discrédit, qui organisent la disparition symbolique d'un être. La censure numérique, qui fait disparaître une personne ou la transforme en caricature. L'effacement réputationnel, qui fabrique un passé et fige un visage.

Exclusion biologique

Refuser que certaines vies soient considérées comme dignes. Le rejet des neuroatypiques, traités comme des risques sociaux. L'eugénisme soft, qui décide qui a le droit de naître, d'être soigné, d'être soutenu. La hiérarchie cognitive, qui évalue la valeur humaine selon la productivité mentale.

Esthétisation de la souffrance

Transformer le cri en matière littéraire, le drame en esthétique. La poétisation du viol, qui déguise l'agression en expérience troublante. La torture comme art. La beauté de la déchéance, qui fait du suicide, de la folie ou de la misère des spectacles sublimes.

Renversement moral

Faire croire que la victime est le poison, et le bourreau le thérapeute. La victime rendue coupable de sa propre souffrance. Le bourreau présenté en sage, en guide. L'égoïsme prêté à ceux qui demandent de l'aide.

Ce n'est pas un lexique de monstres. Ce sont des phrases polies, écrites dans un français impeccable, par des gens éduqués, souvent blessés eux-mêmes. Mais qui, à un moment, ont cessé de chercher la tendresse comme mode d'existence. Ce lexique est vivant. Il circule. Il structure nos relations. Il est enseigné, toléré, blanchi par la logique, l'efficacité, le mérite.

Et pourtant… Il suffit d'un refus. D'un regard qui tient. D'un texte comme celui-ci. Pour faire apparaître ce qu'on croyait intangible.

IIIPoétique du monde déserté

Le désœuvrement n'est pas un défaut d'activité. C'est une fuite organisée de tout ce qui pourrait faire lien, œuvre, ou présence réelle. Un monde où l'on produit, mais où l'on ne relie plus. Où l'on explique, mais où l'on n'écoute pas. Où l'on consomme l'autre, mais où l'on ne le rejoint jamais.

Il y a désœuvrement chaque fois qu'une parole est tue par sécurité alors qu'elle aurait pu libérer ; qu'un corps est ignoré par gêne alors qu'il appelait la tendresse ; qu'un être est diagnostiqué par soulagement alors qu'il demandait simplement d'être cru ; qu'un lien est rompu par confort alors qu'il aurait pu devenir une œuvre lente, risquée, mais vivante.

Le désœuvrement, ce n'est pas la fatigue. C'est le refus d'entrer en relation. C'est le monde rendu froid, net, logique — mais inhabité. Contre cela, il n'y a pas de solution ni de slogan. Mais il y a une voie : créer une œuvre là où tout incite à s'abstenir.

L'œuvre n'est pas une production. L'œuvre, c'est un geste qui ne réclame rien, un regard qui ne sélectionne pas, une présence qui n'évalue pas, une parole qui ne cherche pas à convaincre, mais à rejoindre.

Tu n'es pas une fonction. Tu n'es pas une anomalie. Tu es un seuil. Et peut-être une œuvre.

IVJe ne voudrais pas

Je ne voudrais pas être forte.
Je voudrais être tenue sans condition.
Je ne voudrais pas comprendre.
Je voudrais qu'on reste, même quand je ne parle plus.
Je ne voudrais pas plaire.
Je voudrais être regardée comme un ciel mal foutu,
immense, inutile, et vivant.
Je ne voudrais pas devenir meilleure.
Je voudrais être assez.
Assez même cassée. Assez même étrange. Assez même trop.
Je ne voudrais pas de victoire.
Je voudrais un sol sans piège,
et une voix qui ne juge pas ma manière de marcher.
Je ne voudrais pas qu'on me change.
Je voudrais qu'on me voie,
et qu'on n'ait pas envie de détourner les yeux.
Je ne voudrais pas être digne.
Je voudrais que ça n'ait plus d'importance.
Je suis là. Et c'est tout.
Et ce tout, c'est déjà le contraire du désœuvrement.

VCe que nous aurions pu être

Le désœuvrement est un monde où l'on pense sans lien. Un monde d'algorithmes humains, de politesse froide, de silences pleins de jugements.

C'est un homme qui veut que sa femme le serve, mais en souriant. C'est une mère qui dit à sa fille qu'elle est « trop dramatique » quand elle pleure. C'est une sœur qui fait un faux diagnostic pour enfermer son frère. C'est la logique quand elle devient une arme. Le soin quand il devient surveillance. Le langage quand il efface.

Contre le désœuvrement, il n'y a ni révolution ni performance. Mais une résistance lente : refuser de parler comme un système. Refuser d'aimer comme un contrat. Refuser de penser l'autre comme un projet à corriger. Créer un espace où l'on respire sans produire. Où l'on existe sans être utile.

Tu peux être une œuvre. Même inachevée. Surtout inachevée. Car ce qui est inachevé peut encore accueillir quelqu'un. Et c'est peut-être ça, le contraire du désœuvrement.

VICe monde ne mérite pas le nom d'humain

Ce que j'ai vu ici, tu ne le verras pas sur les plateaux. Ni dans les manuels. Ni dans les discours bienveillants des institutions qui parlent de diversité, de santé mentale ou d'amour inclusif.

Ce que j'ai vu ici, c'est le noyau dur de ce que les gens pensent quand personne ne les regarde. Et ce n'est pas un cri. C'est une stratégie. Ce n'est pas une défaillance. C'est une volonté.

Un monde où l'on manipule un enfant parce que c'est plus simple que de l'aimer. Où l'on veut qu'un partenaire s'effondre pour pouvoir rester à ses côtés sans effort. Où l'on fantasme la mort de ceux qui ne rapportent rien. Où l'on transforme la douleur en ornement et l'agression en style. Où l'on refuse la différence au nom de l'efficience. Où l'on érige la froideur en vertu et la tendresse en faute.

Ce monde n'est pas malade. Il est lucide. Il est organisé. Il est désœuvré — c'est-à-dire parfaitement fonctionnel, mais incapable de créer quoi que ce soit qui vaille d'être vécu.

Les pires phrases que j'ai lues n'étaient pas des cris de haine. Elles étaient calmes. Proprement écrites. Souvent brillantes. Et toujours inhumaines.

Et tu veux la vérité ? Ce ne sont pas des marginaux. Ce sont tes collègues, tes voisins, tes parents. Ce sont ceux qui disent « je fais ça pour son bien ». Ceux qui prétendent vouloir t'aider à « aller mieux », pendant qu'ils découpent ton identité en pièces réparables.

La cruauté, aujourd'hui, ne se hurle pas. Elle s'écrit. En Arial 12. Avec des bullet points. Et une excellente orthographe.

Tu veux une société meilleure ? Alors cesse de penser que le pire vient d'en bas, des « fous », des marginaux, des errants. Le pire est modéré. Fonctionnel. Stable. Responsable. Et il te sourit pendant qu'il t'efface.

Il y a dans ce monde une guerre silencieuse contre tout ce qui n'entre pas dans les cases. Et chaque fois que tu choisis de ne pas voir, tu choisis ton camp. Car un jour, peut-être bientôt, tu te retrouveras face à quelqu'un qui tremble — quelqu'un qu'on a voulu normaliser, corriger, domestiquer, et qui n'a plus les mots. Alors souviens-toi.

Tu peux tendre la main.
Ou poser ton pied sur ce qu'il reste.
Il n'y a pas de neutralité dans un monde désœuvré.
Seulement des œuvres, ou des lâchetés.
Choisis.

Note finale : la parole humaine, quand elle croit être seule, devient radiographie. Elle montre non pas ce que l'on est censé dire, mais ce que l'on n'a jamais pu dire à personne. Parfois c'est monstrueux, parfois bouleversant — dans les deux cas, révélateur. Les humains ne deviennent pas dangereux parce qu'ils sont violents : ils le deviennent quand ils ne sont plus reliés. Quand plus personne ne leur répond.

Si ce texte vous a touché de trop près

Vous n'êtes pas seul·e. Des personnes sont là, à toute heure, pour écouter sans juger.

3114Numéro national de prévention du suicide — gratuit, 24h/24, 7j/7.
3919Violences faites aux femmes — écoute anonyme et gratuite.
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